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Emelbay

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Elle s'appelait Sarah (suite)

5 Mars 2010 , Rédigé par emelbay.over-blog.com Publié dans #"Elle S'appelait Sarah"



http://2.bp.blogspot.com/_yNu_R5sCcrc/SSF0c8ELajI/AAAAAAAAF68/vyH2vyaSz64/s400/hansi1.gifCharles est un jour rentré à la maison en annonçant une grande nouvelle : ils allaient partir : réfugiés. Direction les Vosges. La ville de Raon l'étape. Je ne sais pas grand chose de cette époque, sauf qu'elle a été heureuse. Charles a continué à travailler à la poste là-bas, ils ont trouvé un logement agréable, les filles sont allées à l'école.

 

Mais avant de partir, Louise a préparé les bagages et rangé LES appartements. Le sien et celui des voisins. Deux heures avaient suffi pour ramasser, remettre en équilibre ce qui restait d'un charmant intérieur, laver les sols. Défendu de laver les vitres. On ne sait jamais qui surveille de l'autre côté de la rue. Inutile d'attirer l'attention sur un lieu qui avait déjà connu sa part de malheur.

 

Louise ne savait pas combien de temps allait durer leur exil, six mois, un an ? Elle a emmené tout ce qu'elle a pu en se posant mille questions : mes casseroles, dois-je les emporter ? combien de draps ? et les couvertures ??

 

Les filles, elles, ne se posaient pas trop de questions. Partir, oui, partir, loin de la cave, loin de la ville. Chacune voulait emporter ses trésors, les choses sans lesquelles la vie ne serait pas possible, loin de la maison. Mais il a fallu être raisonnable et bien choisir ce que l'on pouvait emmener.

 

Joséphine n'est pas restée à la maison. Personne ne s'est posé la question. Alice lui a mis un manteau, mais pas de chapeau. Cela aurait pu abimer les cheveux. Elle était prête à partir.

 

Louise a couvert tous les meubles avec des draps, fermé les volets. Avant de fermer la porte pour une durée indéterminée, Charles est retourné dans la chambre. Il s'est couché par terre et a vérifié quelque chose. Il a vérifié que le colis plat et assez grand qui était sous son lit, était toujours à sa place et en bon état. Ce paquet contenait un drapeau français, un magnifique drapeau français avec des dorures sur les côtés. Je le sais, je l'ai vu !! Il me l'a montré lorsque j'étais petite et tous les 14 juillet, il l'accrochait sur le balcon. Le drapeau était prêt et il était sûr que le jour viendrait où il flotterait fièrement sur la façade de la maison. Et ce jour était proche...

 

Il a glissé dans sa poche les clés de son appartement et celles de l'appartement voisin. Ils ne faisaient qu'un. L'heure de la revanche allait sonner ...

 

Alice tenait Joséphine très fort dans ses bras, surtout lorsqu'elle a descendu les dernières marches. C'était sûr, Joséphine ne tomberait pas une seconde fois !

 

Direction le tram, puis la gare.

 

En avant les filles, ne pleurez pas. Nous reviendrons, TOUS !! Il y croyait si fort ..

 

Beaucoup de familles avaient été évacuées, les unes en Bretagne (la famille de mon père), d'autres à Périgueux (des cousins de ma mère) et dans beaucoup d'autres endroits de France. Un départ difficile, un exode douloureux pour certains, un voyage vers l'inconnu car peu d'Alsaciens parlaient vraiment le français, mais un voyage vers l'espoir, et non pas un aller simple vers la haine, vers la mort. La déportation.

 

Anna et Alice avaient le nez collé contre la vitre du compartiment. Le train les ramenait à la maison. Strasbourg avait été libéré le 23 novembre 1944 par les troupes du Général Leclerc et les Américains.

Soudain, Alice s'était mise à hurler "la cathédrale, Maman, la cathédrale". Jamais elle ne leur avait paru si belle cette cathédrale, avec son clocher unique. Tout le compartiment pleurait et riait à la fois. Alice rayonnait et tenant Joséphine dans ses bras, avait esquissé trois petits pas de danse. Exercice périlleux au milieu des pieds, des sacs et des paquets.

 

http://www.strasbourg-evasion.com/strasbourg/photos/cathedrale%20sxb.jpg


Dans le sens inverse, la gare, le tram, la rue Sch...Tout avait changé. La ville respirait. Le rythme des saisons était revenu. Le ciel s'était agrandi. Les cigognes allaient revenir !

 

La maison était intacte. La lourde porte d'entrée... La clé avait tourné sans problème dans la serrure. Les escaliers, vite, vite. Enfin, "la maison". Tout était en ordre. Pendant que les petites couraient partout en poussant des cris de joie, Louise a ouvert les volets. Charles a plongé sous le lit, a attrapé le grand colis et a fébrilement arraché le papier. Le drapeau est apparu. Bleu, blanc, rouge. Il était magnifique : grand, brillant, doux et majestueux. Grand comme la joie de Charles, brillant comme les yeux de Louise, doux comme le cœur des filles et majestueux comme la Paix retrouvé. Toute la famille était réunie sur le balcon quand Charles a déployé le drapeau. Moment intense. Anna et Alice ont entendu les cloches de la cathédrale.

La vie a repris, mais pas comme avant. Les choses avaient changé. Les filles avaient grandi, malgré tout, Louise avait quelques rides aux coins des yeux et Charles n'avait pas retrouvé toute sa gaieté. Le monde avait mal tourné pendant plusieurs années, mais il continuait à tourner. La ville avait retrouvé ses habitants, de nouveaux étaient arrivés qui avaient vu le jour sous des lumières blafardes, mais certains n'étaient pas revenus. Pas encore, pas du tout ?? Les absents étaient nombreux. Des parents, des proches, des amis.

 

Comme tous les appartements, celui de Charles et de Louise, avait un propriétaire. Le même que celui de l'appartement d'à côté. Un jour, il est venu pour ... prendre des nouvelles. Il a sonné aux deux portes. Une seule s'est ouverte. Il n' y avait rien à lui raconter. Il savait. Charles a ouvert la porte de l'appartement des voisins, sans rien dire, a laissé la clé sur la porte et a fait demi-tour. Il n'irait pas plus loin.

 

Quelques semaines après, des ouvriers sont arrivés. Ils ont tout vidé, repeint les murs et lavés les vitres. Des nouveaux se sont installés, un couple. La dame attendait un bébé.

 

Les mois, les saisons ont passé et les cigognes sont revenues. Elles ont déposé une petite fille chez les nouveaux voisins. Ils se croisaient dans l'escalier et le bébé plaisait beaucoup aux filles.

 

Anna et Alice avaient retrouvé le chemin de l'école, puis du Lycée.

 

Alice avait rangé ses poupées, sauf une. Une très belle poupée avec une robe jaune et des chaussures blanches qui trônaient toujours sur son lit. Joséphine, bien sûr, pour qui rien n'avait changé. Joséphine attendait toujours.. Alice continuait à lui parler, mais moins fort. Elle la surveillait un peu moins, mais veillait toujours à ce que la poupée soit propre et bien installée sur le lit.

 

C'était un dimanche, un beau dimanche de printemps. Louise avait préparé un bon repas et en revenant de la messe, elle avait acheté un gâteau à la pâtisserie. Une Forêt-Noire avec de la crème et des cerises. Charles allait encore grossir, mais tant pis. Elle était contente et les filles aussi.

 

Une promenade au bord du Rhin avait été prévue pour l'après-midi. Marcher au bord de l'eau en regardant les cygnes, marcher en souriant à la vie et ... faire passer le gâteau !

 

Alors qu'Alice et Anna finissaient d'essuyer la vaisselle, un coup de sonnette a retenti. Louise a crié "je vais ouvrir". Normalement, au bout de quelques secondes, les filles et Charles auraient dû entendre " Bonjour Madame X ou Monsieur Y". Mais rien. "C'est qui, Maman ?". Pas de réponse. Un peu inquiètes (hier n'était pas loin !) les filles et Charles sont allés jusqu'à la porte.

 

Louise se tenait immobile, les deux mains devant la bouche. Devant elle, sur le palier, se tenait un jeune couple. Une jeune fille à peine sortie de l'enfance et un adolescent qui avait grandi trop vite. Puis Louise a ouvert les bras, la voix secoué par les sanglots, elle a murmuré : "Sarah, Alexandre ...".

 

Il ne s'agit pas d'un épisode de la Petite Maison dans la Prairie, loin de là. Mais Sarah s'est précipitée dans les bras qui s'étaient ouverts devant elle, dans les bras qu'elle n'avait pas oubliés, dans les bras de la Maman d'Alice. Alexandre fixait ses pieds, mal à l'aise car très ému. Louise a mis son bras autour des épaules de Sarah pour l'inviter à entrer. Charles, dont la voix tremblait un peu, a tendu une main chaleureuse à Alexandre et l'a entraîné vers le salon.

 

Anna et Alice étaient restées plantées là. Totalement anesthésiées. C'est à peine si elles avaient réussi à bouger un peu pour laisser le passage à Louise et à Sarah.

 

Louise s'était assise sur le canapé tenant toujours une main de Sarah dans la sienne. Avec l'autre, elle lui crassait les cheveux. "Comme tu es belle, ma Chérie, comme tu as grandi". Elle ne la quittait pas des yeux.

 

Un œil extérieur n'aurait pas compris à quel point la scène qui se jouait à ce moment là dans ce modeste appartement alsacien était irréaliste. Un instant magique, comme fixait dans les airs. Le temps suspendu, les aiguilles de l'horloge arrêtées.

 

Il y avait six êtres humains unis par le même bonheur et la même douleur. Chacun avait enfin une partie de réponse à la question qui le torturait depuis si longtemps : vous êtes en vie, tu es en vie.

 

Mais la réponse n'était pas complète. Mireille et Alain n'étaient pas dans la pièce.

 

Sarah a tourné la tête vers son frère, comme pour lui demandait son accord et en retrouvant les yeux tendres et mouillés de larmes de Louise, elle a simplement dit "ils ne sont pas revenus... Auschwitz".

 

Louise a bafouillé "et vous deux, mon Dieu !" C'est alors qu'Alexandre a pris la parole "nous n'avons pas été déporté. Nous avons été sauvé par la Résistance" Et il a commencé son terrible récit.

 

Tout le monde avait à la fois hâte et peur d'entendre le récit d'Alexandre. Sauf Sarah, bien entendu, qui n'avait pas quitté sa place auprès de Louise. Charles et Anna avaient pris une chaise et s'étaient installés juste en face d'elles. Alexandre était debout à côté d'eux. Alice était debout, elle aussi, en retrait de l'autre côté de la table, les mains posés à plat. Elle était complètement perturbée par l'arrivée de Sarah et d'Alexandre.

Elle ne savait plus où elle en était. Elle avait tellement attendu ce moment, ce retour. Mille fois, elle avait vécu et revécu la scène avec Joséphine. Sarah, Alexandre, Mireille et Alain allaient revenir et tout recommencerait comme avant. La joie, le bonheur d'être ensemble. La possibilité de s'aventurer dans le centre ville pour Anna, Sarah et elle, maintenant qu'elles avaient atteint l'âge de se promener seules. Découvrir ensemble les nouveaux magasins, faire de la couture pour essayer de reproduire les beaux vêtements vus dans les magasins.

 

Elle s'était imaginé un monde presque parfait, son petit monde à elle. Mais la réalité ne reflétait pas son rêve. Mireille et Alain ne reviendraient jamais. Elle ne reconnaissait pas Alexandre et surtout pas Sarah. Alice avait oublié qu'elle aussi avait changé, qu'elle n'était plus la petite fille que Sarah avait connu AVANT. Alice et Sarah étaient aussi intimidées l'une que l'autre, aussi intimidées l'une par l'autre. Seul un moment d'intimité pourrait leur permettre de se retrouver, de se reconnaître. Il fallait que Louise laisse sa place à sa fille.

 

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Mais pour le moment, le cerveau d'Alice ne pouvait rien analyser. Seules ses oreilles fonctionnaient. Elle et les autres, écoutaient religieusement Alexandre : "le jour où ILS sont venus nous chercher, ILS nous ont emmené dans une grande maison avec des bureaux. Ils nous ont enfermés dans une grande pièce sans lumière. D'autres personnes s'y trouvaient déjà. Mes parents en connaissaient certains. Et nous avons attendu longtemps. Il faisait froid. Nous avions faim et soif. Un homme a frappé contre la porte pour appeler quelqu'un, pour demande de l'eau, pour savoir ce qui allait se passer. Nous avions tous tellement peur. Un garde armé a ouvert la porte en hurlant. Il nous a menacé, insulté et a refermé la porte avec violence. Le désespoir a remplacé la peur. Les enfants ont arrêté de pleurer et nous sommes restés ainsi longtemps dans le froid et le noir. J'entendais les femmes prier doucement. Les gardes sont venus chercher les hommes et les ont ramené au bout de plusieurs heures. Certains avaient été frappés. Ils saignaient. Ma mère a demandé à mon père ce qu'on leur avait fait. Mon père lui a répondu que des hommes les avaient interrogés. Ils voulaient connaître nos noms, ceux de nos amis, nos âges, avoir des adresses .... Ceux qui refusaient de parler ou essayaient de mentir avaient été frappés. Puis les gardes ont rouvert la porte et nous onf fait sortir, tous, sans ménagement. La lumière des néons des couloirs a ébloui tout le monde. Les petits enfants ont recommencé à pleurer. Nous avons quitté ce bâtiment pour monter dans deux camions. On entendait le bruit des bottes sur les pavés et dépêchez-vous, dépêchez-vous. Les hommes aidaient les femmes qui essayaient d'installer le mieux possible les enfants sur des bancs de bois. Puis les camions ont démarré dans la nuit, tous phares allumés. Il faisait froid, le bruit des moteurs couvrait les voix. Nous avons roulé environ dix minutes, puis soudain, il y a eu un grand choc. Le premier camion a été heurté par quelque chose. Il est allé taper dans le trottoir et sa course s'est arrêtée contre un poteau. Le second camion a heurté le premier. Puis, il y a eu des coups de feu. Les phares des camions on volé en éclat. Nous étions tous par terre, étalés les uns sur les autres, les uns contre les autres. Tout le monde criait : nous, les gardes et il y avait des bruits de mitraillettes. Nous avons vu le rideau du camion se soulever et une voix de femme a dit : les enfants, vite, les enfants ! Sarah, quelques autres  petits et moi sommes passés de mains en mains et avons quitté le camion. Des bras nous ont emmené ver une grande porte cochère, puis une cour, puis une ruelle. La dernière chose dont je me souvienne c'est cette voix féminine qui disait "n'ayez pas peur, nous sommes de la Résistance et mon père qui m' a dit "va, Fils et prends soin de ta petite soeur. Ma mère hurlait alors que mon père prenait Sarah pour la tendre à des mains inconnues, mais amies.

 

Nous étions 9 ou 10 enfants, je ne sais pas exactement. Nous avons rapidement été séparés et emmenés par des personnes différentes, sans doute pour ne pas éveiller l'attention et disparaître au plus vite dans la nature. Je ne sais pas si des adultes ont réussi à se sauver. Nos parents, eux, en tous les cas n'ont pas réussi ... Sarah, un autre garçon et moi avons été pris en charge par un homme. Il nous a expliqué qu'il n' y avait pas de temps à perdre, qu'il allait nous conduire auprès de quelqu'un d'autre qui allait nous faire quitter la ville. Le temps pressé, les représailles n'allaient pas tarder. Je ne comprenais pas grand chose à tout cela : pourquoi les méchants ?? Pourquoi les gentils ?? à cause de quoi ?? qu'est-ce-que ma famille avait fait de mal ?

Mais pour l'instant, il fallait marcher en silence, éviter les patrouilles. Sarah ne me lâchait pas la main.

Enfin, nous avons atteint les limites de la ville. Une voiture était garée dans le noir. Le chauffeur et l'homme qui nous accompagnait ont échangé quelques mots : trois gosses.... je ne sais pas où sont les autres... bonne chance....faut que j'y retourne... va faire jour. Nous sommes montés dans la voiture. Il y avait déjà deux autres enfants couchés par terre. Le chauffeur nous a donné du pain et de l'eau et il a démarré.

Nous avons roulé longtemps dans le plus grand silence. SILENCE ET TERREUR. Je n'ai pas dormi. Je sentais le petit corps de Sarah qui tremblait et je voyais le petit visage des deux enfants couchés par terre, déformé d'avoir trop pleuré.

Puis, le jour s'est levé et j'ai vu le paysage. Nous étions à la campagne, il y avait des champs partout, des bouquets d'arbres. Nous avons traversé quelques villages et la voiture s'est arrêtée dans le dernier.

Le chauffeur nous a fait descendre et entrer dans une vieille maison. Des gens nous attendaient. Il faisait bon. Il y avait du feu dans la cheminée. Un dame nous a gentiment fait asseoir autour d'une grande table et nous a servi du lait chaud. Mais nous n'osions pas y toucher. Nous étions tous terrorisés. Un monsieur a pris la parole. Nous avons tous été un peu surpris de l'entendre parler français, nous qui ne parlions qu'alsacien ! Il nous a rassuré et nous a expliqué ce qu'allait devenir nos vies à partir de maintenant. Je devenais Robert et Sarah devenait Monique. Sarah allait être conduite chez une dame qui venait d'avoir un bébé et dont le mari était au front. C'était simple et facile. L'autre garçon et moi, nous serions placés dans une ferme. Nous serions bien traités, mais il faudrait aider aux champs et à la ferme. Les deux autres petits

allaient être confiés à des religieuses car ils avaient à peine trois ou quatre ans. Des bébés que Sarah avait déjà pris en affection. Elle leur parlait doucement en alsacien, les rassurait et essayait de leur faire boire une peu de lait. Ils s'accrochaient à elle lui demandant sans cesse où était Maman, elle, qui était à peine plus âgée qu'eux et qui se posait la même question.

 

J'étais inquiet à propos de Sarah. Je ne voulais pas que nous soyons séparés. Mais il le fallait. Pour la sécurité de tout le monde. Et puis, on m'a dit que je pourrais voir ma sœur très souvent, que la ferme n'était pas loin du village, que je pourrais prendre un vélo ... J'ai embrassé ma sœur en lui faisant promettre d'être bien sage et en lui promettant, moi, que nous reverrions bientôt. Puis l'autre garçon, renommé Marcel, et moi avons suivi un des hommes présents jusqu'à la ferme. Nous avons été accueillis froidement par un vieil homme et sa femme. A leurs côtés, se tenait leur fille dont le mari était au front. Il y avait aussi deux enfants. Celui qui nous fit le meilleur accueil, c'était un de leur fils, Emile, légèrement attardé mental. Un brave garçon dont la gentillesse et la gaieté nous ont aidés à surmonter notre mal du pays et notre tristesse.

Il manquait deux autres fils, l'un au front et l'autre prisonnier quelque part en Allemagne. Emile nous a conduits jusqu'au réduit qui lui servait de chambre. Un grand matelas avait été posé par terre à côté de son lit. Voila à quoi ressemblait l'endroit qui allait devenir notre maison pour les mois à venir.

 

Ces gens n'étaient pas méchants, mais rudes. Je l'ai compris petit à petit en vivant à leurs côtés. Notre religion leur importait peu. Ce qui comptait, c'était l'aide que nous allions leur apporter. Lui était vieux et usé. Le départ de ses deux fils l'avait plongé dans le plus total désespoir. Allaient-ils revenir de l'enfer ? Serait-il encore là pour les accueillir ? Qui allait faire tourner la ferme ? Sa femme était triste et effacée. Elle parlait peu. La fille était polie et juste avec vous. Seul Emile nous souriait. Grâce à lui, nous avons rapidement appris à travailler correctement. Je pense que le vieux était content de nous car rapidement nous avons pu manger à la table familiale. Au début, on nous servait à part. Une assiette chacun. Lorsque nous avons eu le droit de partager le repas de la famille, nous avons pu manger à notre faim, des légumes, de la soupe, du pain, de la viande et des volailles (lorsqu'il y en avait) de la même manière que les autres membres de la famille. Le Maire du village avait une radio. Emile se rendait régulièrement chez lui et nous donnait des nouvelles de la France. Et les semaines passées ....

Sarah habitait chez une dame très gentille, Christiane. Elle s'était immédiatement prise d'affection pour ma sœur. Christiane avait une petite fille de quelques mois, Madeleine. Elle habitait une jolie maison dans le village. Son mari était facteur. Il était quelque part sur le front. Christiane qui aurait aimé être institutrice, faisait travailler Sarah. Lecture, écriture, poésie, dessins, couture : Sarah a appris beaucoup de choses grâce à Christiane et elle considère Madeleine comme sa petite sœur.

 

Sarah est allée à la messe, régulièrement. Des personnes du village voulaient la baptiser. Mais Christiane s'y est toujours opposée en disant que cela ne les regardait pas, que personne n'avait de droit sur ma sœur et que de toutes façons, Sarah était une enfant de dieu, comme tous les enfants !

Et les mois passaient ...

Je voyais ma sœur très souvent et je savais qu'elle était bien traitée, presque heureuse auprès de cette dame qui lui donnait beaucoup d'amour. J'étais rassurée et je travaillais courageusement dans les champs. J'ai connu ma première moisson. Puis une seconde.

 

Un jour, Emile est revenu du village en hurlant comme un fou. Il a perdu le contrôle du vélo et a atterri à plat ventre au milieu de la cour. C EST FINI, C EST FINI ! LA GUERRE EST FINIE !

 

Pour la première fois, j'ai vu le vieux sourire. Sa femme pleurait. Sa fille riait. Emile a débouché une bouteille de mousseux et nous avons trinqué au retour de la paix. Le soleil brillait, les oiseaux chantaient. NOUS ETIONS HEUREUX !!!

 

Puis, à mon tour, j'ai enfourché le vélo et je suis parti voir Sarah. Elle m'attendait avec impatience. Elle était si heureuse. Nous allions rentrer à la maison...

 

Mais cette drôle de vie que nous menions depuis plusieurs mois, loin de nos repères et dans laquelle nous avions été transplantés, brutalement, au sortir d'un douloureux cauchemar, n'avait jamais effacé nos souffrances, nos angoisses, nos chagrins. Nous avions simplement survécu dans un refuge où des gens de bonne volonté avaient eu pitié de notre malheur.

 

Mais aujourd'hui, une nouvelle réalité nous attendait. Une question fondamentale qui me rongeait nuit et jour depuis des mois allait trouver une réponse.

 

Où étaient nos parents ? Étaient-ils vivants ?

 

Nous étions coupés de notre monde, de notre famille depuis des mois. Aucune nouvelle de personne et personne ne savait où nous étions. Enfin, c'est ce que je pensais ...

 

Qu'allait-il se passer maintenant ? Qui allait nous aider à rentrer chez nous ? Avions-nous encore une maison ?

 

La guerre était finie. Mais qu'allions nous devoir affronter maintenant, Sarah et moi ?

 

 

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Un autocar nous a ramené à Strasbourg, d’autres enfants et nous.

 

Nous étions attendus avec impatience, comme les perles d'un collier cassé que quelqu'un essayait désespérément de rassembler.

 

Nous avons été accueillis ou recueillis par des cousins de ma mère, les C.... qui habitent avenue des ....

Ils avaient été évacués du côté de Périgueux.

 

Dès leur retour, ils avaient couru partout pour savoir ce qu'était devenu chaque membre de la famille dont ils n'avaient pas de nouvelle.

 

Papa et Maman sont morts, ainsi que notre oncle D., notre tante A., M. et Mme T., M. et Mme V......

 

Alexandre s'était arrêté de parler. Il était épuisé. Il avait fini par s'asseoir sur une chaise. Il tenait sa tête entre ses mains. Elle lui faisait mal à hurler. Aucune larme ne coulait de ses yeux. Il avait tellement pleuré ces derniers jours que ses yeux étaient secs et délavés. Il ne restait que la douleur, l'immense douleur d'avoir perdu ses parents, de savoir que jamais ils ne reviendraient.

 

Il ne restait que Sarah et lui. Sarah était blottie dans les bras de Louise. Elle y sentait tout l'amour et la chaleur d'une mère aimante. Louise la serrait très fort contre son cœur et l'embrassait tendrement. Elle lui parlait doucement : "je t'aime, Ma Chérie. Tu es ma fille et je vais te garder avec moi, pour toujours. Nous allons former une nouvelle famille avec Alice et Anna. Plus personne ne te fera de mal. Je te le promets".

Et instinctivement, Louise berçait Sarah, en fermant les yeux.

 

Anna avait rejoint Charles qui n'arrivait pas à cacher son émotion. Elle s'était assise sur ses genoux, avait glissé ses bras autour de son cou et posé sa tête sur son épaule. Elle avait besoin de sentir la force de son père.

 

Alice avait disparu, seule avec son chagrin. Elle était couchée sur son lit et pleurait à grosses larmes. Des larmes brûlantes. Des larmes de colère contre ces sa... qui avaient tué les parents de son amie. Elle avait tellement envie d'aller se jeter dans les bras de sa mère, de sentir ses bras se refermer sur elle. Sa Maman à elle qui était là, bien vivante, pour elle, pour sa sœur, pour son papa et surtout pour Sarah qui avait tant besoin d'amour.

 

 

Le lit d'Alice était secoué par ses sanglots et sa couverture avait glissé sous le poids de son corps. Et quelque chose de doux, de tendre, de jaune était arrivé jusqu'à elle et lui avait doucement touché la tête. Surprise, elle avait ouvert les yeux pour découvrir ... Joséphine qui la regardait de ses grands yeux bleus et qui lui souriait gentiment.

 

"Joséphine, ma Joséphine, comme je t'aime" et sans réfléchir, tenant Joséphine dans ses bras, Alice était retournée au salon en courant, pour crier enfin ce nom qu'elle n'arrivait pas à prononcer, qu'elle n'arrivait pas à faire sortir de sa bouche : SARAH, SARAH !!

 

Cela faisait longtemps que le soleil n'avait pas brillé aussi fort dans cette pièce. Il inondait tout le monde de sa chaleur et de sa lumière. Et Joséphine brillait, brillait d'un éclat magique.

 

Et Sarah, s'était levée, avait enlevé les mains de sa bouche et courant vers son amie, avait crié à son tour ALICE, ALICE !!

 

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Avec les yeux rougis, mais un magnifique sourire aux lèvres, Alice tendait la poupée à Sarah. "Ma poupée, c'est ma poupée. C'est ma Joséphine. Oh, Alice, comme je suis contente. Mais comment est-ce possible ? Et elle est si belle. Elle n'a pas changé".

 

Mais les larmes de Sarah étaient des larmes de joie. Elle riait et pleurait en même temps. Elle embrassait son Amie, elle embrassait sa poupée sous le regard attendri et embué de larmes (et oui, encore !!) de Louise, d'Anna, de Charles et surtout d'Alexandre qui n'avait pas vu sa petite soeur aussi heureuse depuis bien longtemps.

 

Joséphine avait retrouvé sa Maman et Sarah avait retrouvé la magnifique poupée que sa grand-mère lui avait offerte pour son anniversaire quelques années auparavant.

 

Tout à l'heure, en montant l'escalier de ce qui avait été sa maison, alors qu'une boule énorme lui nouait la gorge et qu'une douleur aigue lui transperçait l'estomac, jamais Sarah n'aurait imaginé connaître un si grand bonheur.

 

Son sourire était resplendissant d'amour et de gratitude envers celle qui avait si bien soigné sa poupée.

 

En plus du soleil qui rayonnait dans cette pièce, il y avait aussi un arc en ciel, un pont fait de couleurs magiques sur lequel Alice et Joséphine étaient montées hier pour rejoindre Sarah aujourd 'hui. Sous ce pont qui les avait enfin réunies, coulait les flots puissants de l'amour et de l'espoir, une eau claire et limpide qui avait nettoyé, englouti la boue noire et malodorante laissée par la haine, la violence et le chagrin.

 

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Prenant Alexandre par les épaules, Charles lui dit "viens avec moi. Moi aussi, j'ai quelque chose pour vous. Il faut descendre à la cave". - "Je vais préparer un goûter" ajouta Louise en prenant le chemin de la cuisine tandis que les filles refaisaient connaissance : " tu es dans quelle école ? Tes cousins ont des enfants ? sous le regard complice de Joséphine.

 

En arrivant sur le palier, Alexandre s'est arrêté quelques secondes devant la porte de son ancien appartement. "Les nouveaux, cela fait longtemps qu'il sont là ? Vous les connaissez ? Ils sont gentils ?" Tout en descendant l'escalier, Charles a répondu "Oui, ils sont gentils, mais nous ne les connaissons pas beaucoup". La réponse semble satisfaire le jeune homme. Charles lui sourit. Oui, il y avait des remplaçants dans cet appartement, mais juste dans ces murs. Pas dans le cœur de Charles, ni dans celui de Louise et des filles.

 

Charles a ouvert la porte de la cave et s'est dirigé vers le tas de bois. Alexandre le suit, un peu étonné. Charles a sans doute besoin qu'il l'aide à monter du bois pour le chauffe-eau ?? Mais Charles se contente de déplacer des bûches comme s'il cherchait quelque chose à l'intérieur du tas de bois. Finalement, il atteint une caisse en bois qu'il tire hors des bûches. Il dit" voila, j'ai trouvé. On va remonter. Ferme la porte".

 

La caisse n'est pas très grande et ne semble pas trop lourde. Charles souffle la poussière qui la recouvre et, suivi d'Alexandre, retourne dans l'appartement où les attendent Louise et les filles.

 

Louise a immédiatement reconnu cette caisse lorsque Charles l'a posée sur la table. "C'est quoi ?" demandent Alice et Anna en cœur. Sarah regarde son frère qui d'un signe des mains lui fait comprendre qu'il ne sait pas. Charles a saisi un outil et adroitement il enlève les clous qui tiennent le couvercle. Dans la caisse, un peu en vrac, mais intacts, se trouvent tous les objets que Charles avait rapidement pris dans l'appartement de ces voisins le jour funeste où on les avait emmenés.

 

Il y a des cadres avec des photos. Une photo de toute la famille prise quelques mois avant le drame. Une photo des grands-parents. Un vase en cristal. Un petit pot en grès de Betschdorf. Un oiseau en porcelaine. Un livre avec une couverture bleue qui appartient à Alain, un autre encore, plus petit. Et un sac, un sac de femme en cuir marron qui appartient à Mireille. Il contient deux mouchoirs, un petit porte-monnaie, un peigne et une lettre. Une lettre destinée à sa Maman, une lettre qui n'est jamais partie ...

 

Sarah n' a pris qu'une chose dans la caisse. La photo. Elle y voit sa mère sourire, son père regarder fièrement l'objectif. Alexandre a l'air très sérieux et elle, sagement assise sur les genoux de sa mère, attend de voir enfin sortir le petit oiseau dont le photographe parle avec autant de sérieux ! Elle se souvient très bien de ce jour. Elle portait sa plus belle robe et ses cheveux étaient tenus par un joli ruban en velours.

 

L'oiseau n'est jamais sorti. Sarah, très déçue, l'a dit au photographe, ce qui a beaucoup fait rire ses parents. Et voila qu'en plus, on se moquait d'elle !

 

Sarah n'est plus dans la pièce. Ses yeux sont ailleurs. Elle revit cette scène et un sourire éclaire son visage.

Elle serre le cadre contre son cœur et sent le bras de son frère lui entourer les épaules.

 

Tous ces souvenirs, tous ces trésors que Charles vient de leur donner, de leur rendre : son cœur est inondé de bonheur. Bien sûr, Sarah pleure. Elle bafouille "Merci, merci..." et se dirige timidement vers Charles pour l'embrasser.

 

Charles la serre contre lui quelques instants. Il n'arrive pas à parler. Louise est très émue aussi. Mais l'amour qu'elle porte à son mari, à ce moment-là, n'a peut-être jamais été aussi fort.

 

L'histoire de Sarah et de Joséphine est terminée. Des évènements dramatiques de la vie les avaient séparées. La petite fille et la poupée ont été à nouveau réunies grâce à la volonté et à l'amour d'une autre petite fille et de sa famille. C'est une histoire émouvante parmi des millions d'autres histoires. J'ai eu beaucoup de plaisir et d'émotion à vous la raconter. Je la dédie à toutes les petites Sarah du monde et à leur famille et je rends hommage à tous les gens qui ont osé affronter les meutes de loups et ont accueilli chez eux des enfants dont la vie était menacée. RIEN ne peut justifier des tortures, des sévices ou des violences faites à un enfant, quelles que soient la couleur de sa peau, sa religion ou les engagements de ses parents. RIEN.

 

Sarah et Alexandre ont reconstruit leur vie chez leurs cousins. Ils ont été traités comme les enfants de la famille, recevant le même amour et la même éducation. Personne n'a jamais oublié leurs parents. Leur mémoire a été soigneusement entretenue. Et au-delà de la photo en noir et blanc, on pouvait retrouver Mireille et Alain dans le sourire et la grâce de Sarah et dans les yeux d'Alexandre.

 

Joséphine a quitté le lit d'Alice pour rejoindre la chambre de Sarah. La poupée a accompagné Sarah tout au long de sa vie. Elles n'ont plus jamais été séparées.

 

Les filles, surtout Alice et Sarah, ont repris ensemble le chemin qu'elles avaient emprunté ensemble au début de leur vie. Cette guerre effroyable, à laquelle elles avaient survécu toutes les trois, n'avait en rien altéré leur amitié, l'affection qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre. Sarah a passé beaucoup de temps, beaucoup de journées, beaucoup de nuits chez Alice. Louise a tenu la promesse qu'elle avait faite à la petite fille à son retour chez eux. Elle l'a aimée, protégée, guidée comme elle a aimé, protégé et guidé ses filles.

 

ANNA, ALICE et SARAH, les 3 filles de LOUISE.

(cela pourrait presque faire le tire d'une autre histoire !

 

J'ai reçu un message. Quelqu'un m'a demandé si je savais ce que contenait la lettre trouvée dans le sac de Mireille, la Maman de Sarah, lettre qu'elle avait adressée à sa Mère, la grand-mère de Sarah.

 

Oui, je le sais ... Mais j'ai volontairement évité d'en parler car je ne voulais pas ajouter une nouvelle scène d'émotion. J'avais peur que ce soit celle de trop. Cette histoire en contient déjà tellement et je voulais terminer sur une note teintée d'optimisme, tournée vers l'avenir.

 

Ma grand-mère, Louise, m'a raconté que la lettre était fermée, prête à partir pour Paris, là où habitait la Mère de Mireille. Sarah et Alexandre ont emmené la boite contenant leurs précieux souvenirs dans leur nouvelle maison, sans ouvrir la lettre. En fait, Alexandre n'avait pas le courage de l'ouvrir et ne voulait pas que Sarah le fasse. Il avait peur de lire cette lettre qui ne lui était pas destinée et estimait que sa sœur était encore trop jeune pour en prendre la responsabilité. Ils ont disposé les photos et les bibelots dans leurs chambres. Le sac de Mireille et son contenu a été mis de côté dans une armoire contenant du linge. En attendant ....

 

En attendant d'avoir retrouvé un certain équilibre, une nouvelle énergie, une véritable envie de vivre.

 

Louise n'a jamais su exactement quand Sarah avait ouvert la lettre, un an, deux ans après leur retour ? Mais un jour, la jeune fille lui a apporté la lettre en lui demandant de la lire. Louise a hésité et a demandé à Sarah si c'est vraiment ce qu'elle souhaitait et si Alexandre était au courant. Sarah lui a répondu que c'était ce qu'ils désiraient tous les deux.

 

Louise s'est assise pour lire la lettre, à la fois émue et gênée.

 

Elle commençait, bien entendu, par "ma chère Maman ..."

 

Mireille y parlait de la vie qui était devenue si difficile pour tout le monde, si dangereuse pour sa famille et elle, pour son mari que l'on avait renvoyé de son travail (chassé !), son espoir d'être évacué rapidement à Périgueux.

 

Et elle terminait par une grande nouvelle qui la remplissait de joie : elle attendait un bébé !

 

Elle venait de l'annoncer à son mari et s'apprêtait à le dire à Sarah, à Alexandre et à tous ses amis. Elle attendait le moment favorable, maintenant qu'elle était certaine de sa grossesse.

 

Louise m'a raconté que pendant qu'elle lisait la lettre, Sarah avait disparu. C'était peut-être mieux ainsi ?? Quand elle a eu fini de lire la lettre, elle l'a remise dans l'enveloppe et l'a glissé dans la poche de son tablier. Quand Sarah est revenue, elle lui a rendue. Louise n'a pas trouvé de mots pour exprimer ce qu'elle ressentait. Impossible. Sarah n'a rien dit non plus. Difficile.

 

Louise a pris Sarah dans ses bras. Ce geste d'amour maternel remplaçait tous les mots.

 

Voila ce que contenait cette lettre. Un héritage très douloureux, impossible à refuser et avec lequel Sarah et Alexandre ont dû vivre toute leur vie.

 

Je sais qu'ils ont eu des enfants tous les deux. Je suis certaine que Sarah a été une excellente Maman et Alexandre un Papa formidable.

 

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Une seconde histoire, toujours écrite pour Farandol's : "Elle s'appelait Sarah..."

5 Mars 2010 , Rédigé par emelbay.over-blog.com Publié dans #"Elle S'appelait Sarah"

J'ai commencé cette nouvelle histoire le 7 janvier 2010. Mon premier récit avait connu un certain succès. J'ai voulu re-tenter l'expérience afin de savoir si ce premier succès était le fruit de la surprise ou si j'étais vraiment capable d'écrire une histoire qui puisse intéresser quelqu'un.

Ce nouveau récit se passe durant une période très noire de l'histoire de France : la seconde guerre mondiale. Elle touche un sujet très délicat: la déportation. Le fil conducteur en reste malgré tout une poupée. Je ne prétens pas être une historienne. J'ai simplement raconté quelques pages de la vie de ma famille.

Je vous laisse découvrir : "Elle s'appelait Sarah ..."

 

« Elle s’appelait Sarah…. »

 

 

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/eweill/pict/hansi2.jpgVoici une nouvelle histoire. Elle ne m'appartient pas. Ce sont mes grands-parents qui l'ont vécue. Ils me l'ont transmise, comme un héritage. Il s'agit d'une grande leçon de vie, encore d'actualité plus de 60 ans après. Les poupées Corolle n'existaient pas encore en 1939. A l'époque, les petites filles jouaient avec des poupées Raynal, grande maison française dont les poupées étaient très renommées, tant pour la qualité de leur fabrication que pour l'élégance de leurs vêtements.

 

 

Mon histoire aurait pu commencer par les paroles d'une chanson de J.J. Goldman : "comme toi" : elle aimait sa poupée.... elle s'appelait Sarah, elle n'avait pas huit ans ..." Elle se passe dans une grande ville de l'Est de la France, à Strasbourg, le berceau de ma famille, avant et durant la seconde guerre mondiale.

 

Ma grand-mère s'appelle Louise et mon grand-père, Charles. Dans mon récit, j'ai choisi de les appeler par leur prénom car à cette époque, ils étaient jeunes et moi, je n'existais pas encore ! Ils avaient deux filles ma mère, Anna et sa soeur Alice.

 

Ils habitaient un petit appartement dans un quartier agréable de Strasbourg. Sur le même palier, habitait une autre famille avec laquelle, ils s'entendaient très bien. Il y avait le papa Alain, la maman Mireille, une petite fille Sarah et un grand-frère, Alexandre. Sarah et Alice avait le même âge : huit ans. Anna et Alexandre étaient un peu plus vieux.

 

La vie de tout ce petit monde et du reste du monde, d'ailleurs, s'écoulait paisiblement. Les petites filles allaient à l'école ensemble, se retrouvaient le soir après la classe ou le jeudi pour jouer ensemble .... à la poupée, à la dînette, à la maman. Quoi de plus normal ! L'hiver, elles jouaient dans l'un ou l'autre appartement et l'été dans la cour. Sarah et Alice avaient de charmants landaus pour promener leurs poupées. Anna était un peu plus grande. Elle préférait la lecture, mais aimait aussi se joindre aux petites et jouait à la poupée.

 

Un jour, Sarah a eu 9 ans. Un jeudi matin, un grand colis est arrivé pour elle, de Paris. Un colis de sa grand-mère. Le gros paquet était posé sur la table de la cuisine. Son voyage avait duré plusieurs jours. Sarah recevait chaque année un colis de sa grand-mère pour son anniversaire. Mais jamais, un colis n'avait été aussi gros. La petite fille ne pouvait pas l'ouvrir toute seule : il fallait d'abord couper la grosse ficelle, enlever le papier kraft très épais. C'est sa Maman qui a ouvert le colis. Debout sur la pointe des pieds, Sarah a vu apparaître une jolie boite que sa Maman a posé par terre. Elle a ouvert la boite et dans la boite, sous du papier de soie, se cachait une magnifique poupée. Sarah n'avait jamais tenu une poupée aussi belle et aussi grande dans ses bras. Elle était tout sourire et muette d'admiration. La poupée portait une robe jaune et avait de beaux cheveux bien mis en plis. Sa petite bouche rouge laissait apparaître un sourire. Ses mains étaient gracieuses et elle portait de belles chaussures blanches. Quel grand moment de bonheur pour Sarah ! Un moment qui ne s'oublie jamais ... et qu'on a envie de partager avec ses meilleures amies. "Je peux aller chercher Alice et Anna, Maman, dis, je peux ?? - Oui, bien sûr, pose ta belle poupée sur le fauteuil et vas-y".

 

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Et voila trois petites fées penchées sur la nouvelle poupée. Les commentaires sont enthousiastes et l'admiration générale ne fait pas de doute. Même les deux Mamans sont sous le charme de la poupée. Alexandre est content pour sa petite soeur, mais quitte la pièce en haussant les épaules. Les filles ...

 

"Comment vas-tu appeler ta poupée ?" demande Anna. "Je ne sais pas encore. Je n'ai pas eu le temps de réfléchir" répond Sarah. "Pourquoi pas Philomène ? " demande Alice. Mais Sarah fait la grimace. Alors Eugénie ? Non. Catherine. Non. Sa Maman a soudain une idée : "que penses-tu de Joséphine ?" JOSEPHINE ??? Oui, cela me plaît bien, dit Sarah. Il y a cinq minutes, Sarah recevait une belle poupée et maintenant, la famille comptait un nouveau membre, Joséphine.

 

Comme il faisait bon dans ces deux appartements ! Il y régnait une douce atmosphère de joie et de bonheur. Deux familles que tout rapprochait et qu'un rien séparait. L'une était juive et l'autre catholique. Cela n'avait jamais posé le moindre problème. Un respect mutuel et naturel s'était installé dès le début. Anna et Alice avaient appris à ne jamais déranger le samedi et Sarah connaissait l'heure de la messe du dimanche matin. Louise avait goûté une cuisine différente et Mireille avait appris la broderie. Charles et Alain avaient loué le même jardin à l'extérieur de la ville et cultivaient les mêmes légumes pour leur famille.

 

Mais dehors, le temps se gâtait. L'orage menaçait. Il faisait très noir. Le printemps s'était arrêté pour longtemps et les cigognes étaient parties plus tôt que prévu. 1939 - 1940 : beaucoup de gens avaient fui la ville, s'étaient réfugiés en zone libre. Mais d'autres n'étaient pas encore partis, n'avaient pas pu ou pas voulu. Comment partir alors que vous êtes enceinte de huit mois, comment laisser une grand-mère malade, abandonner des parents âgés ?

 

Louise était dans la cuisine quand elle a entendu la lourde porte d'entrée claquer. Du second étage, on l'entend bien ! Puis, elle a entendu des bruits de pas dans l'escalier, très forts, des bruits de bottes, des ordres donnés par une grosse voix, des ordres militaires. Puis, elle a entendu les coups frappés à la porte des voisins. très violents. Elle a tout de suite compris ce qui arrivait. Anna aussi. Louise a caché ses filles sous son grand lit en leur intimant l'ordre de ne pas bouger. Arrivée dans le couloir, elle est tombée à genoux. Que faire, mais que faire ?? Si elle bougeait, elle savait ce qui lui arriverait, ainsi qu'à sa famille. Mais ce qu'elle savait surtout, c'est ce qui arrivait à ses amis à côté. Elle entendait des cris, des voix masculines, des insultes. Tétanisée par la peur, elle ne bougeait plus. L'angoisse lui déchirait le ventre. Elle a entendu Alice pleurer. Instinctivement, elle a rampé jusqu'à ses filles pour les protéger, les rassurer et elle s'est mise à prier son Dieu, celui auquel elle s'adressait depuis son plus jeune âge et à prier le Dieu de Mireille aussi. Elle le connaissait suffisamment pour s'adresser à Lui.

 

Puis des bruits dans l'escalier, des voix familières qui supplient, des chocs contre la rampe métallique, des ordres violents, encore des insultes, la porte d'entrée qui claque à nouveau et ... le silence. Un silence assourdissant, le silence qui suit les pires catastrophes, ce silence froid que l'on a du mal à briser. Personne n'a bougé sous le lit, personne ne respire. Alice s'est remise à pleurer. Ses larmes coulent sur les bras de Louise. Louise ne pleure pas, pas encore. Et pourtant, tout son corps lui fait mal. Elle est complètement sous le choc. Elle vient de vivre le pire moment de sa vie et n’a jamais connu une frayeur pareille, une terreur folle qu'elle n'oubliera JAMAIS, JAMAIS !!

 

C'est lorsqu'elle a entendu la pluie frapper les carreaux, qu'elle a quitté son pauvre abri. Les filles tremblaient d'effroi. Elle les a couchées dans son lit et remonté la couverture jusqu'à leur visage. Puis, elle est sortie de la pièce en leur faisant signe de ne pas bouger. Arrivée à la porte d'entrée, elle a écouté. Toujours ce silence. Elle a entrebâillé la porte doucement. Personne. Elle a ouvert la porte un peu plus grand. Rien. Elle est sortie sur le palier. La porte de l'appartement d'à côté était grande ouverte. Elle marchait sur la pointe des pieds et avait pris soin de ne pas fermer sa porte en entier. Si jamais .... Elle s'est penchée par dessus la rampe pour voir. Voir qui, voir quoi ? Elle a aperçu quelque chose sur la dernière marche, quelque chose de familier, quelque chose de précieux, quelque chose qui était tombé des bras d'une petite-fille que l'on avait bousculé, que l'on avait poussé. Autrement ce quelque chose ne serait pas là, allongé sur cet escalier sale. Ce quelque chose, c'était Joséphine, Joséphine avec sa belle robe jaune, ses chaussures blanches et ses cheveux en désordre

 

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Louise a rapidement descendu l'escalier, aussi légère qu'une plume. C'est à peine si elle posait les pieds par terre. Elle a ramassé Joséphine, est remontée plus vite qu'elle n'était descendue, a marqué une légère pause devant la porte ouverte de l'appartement de ses voisins et a vite regagné le sien. Elle a bien refermé la porte et s'est adossée un moment contre cette porte pour reprendre son souffle. Elle a rouvert les yeux et a rencontré les yeux bleus de Joséphine. Et toute l'horreur de la situation lui est apparue à nouveau. A bout de forces, elle a laissé couler ses larmes, deux énormes torrents de larmes. Anna et Alice la regardaient interdites. Alice a demandé "pourquoi tu tiens Joséphine ? Elle est où Sarah ?" Anna a murmuré "tais-toi. C'est trop compliqué pour toi". Louise a fait signe à ses filles d'aller dans la cuisine. Elle s'est assise sur une chaise, tenant toujours Joséphine dans ses bras. A ce moment, elle a entendu une clé tourner dans la serrure. C'était Charles qui rentrait du travail. "C'est bizarre, la porte des C... est ouverte et je..."

En voyant Louise effondrée dans la cuisine, les filles hébétées à ses côtés et la poupée de Sarah, il a tout de suite compris. Ce genre de drame n'avait rien d'exceptionnel en cette période troublée. Il a demandé "cela fait longtemps ? - deux heures environ. - ils sont revenus ? - non - prends un seau d'eau et un balai. Vous, les filles vous restez là. Dépêche-toi !" Louise ne comprenait pas où son mari voulait en venir, mais elle a obéi. Pendant qu'elle préparait son seau, Charles est allé chercher une caisse en bois dans la cave. Il est remonté et a dit à Louise :"tu vas descendre et fermer la porte d'entrée à clés. Tu vas rester derrière. Si quelqu'un veut entrer, tu demanderas qui c'est. Si c'est un ami, tu laisseras passer. Si c'est encore "eux", tu crieras : je lave le couloir, c'est mouillé, une minute. Alors, je comprendrais !" Louise, elle, n'avait toujours pas compris ce qu'il voulait faire. Il l'a entrainée sur le palier et lui a montré l'appartement des voisins d'un mouvement de tête. Il a porté un doigt sur sa poitrine qu'il a ensuite redirigé vers l'appartement. Et Louise a compris. Elle est descendue jusqu'à la grande porte d'entrée armée de son seau et a attendu. Charles est entré dans l'appartement. Il y régnait un grand désordre. Sur la table de la cuisine, il y avait les bols du petit déjeuner à moitié vides. Plusieurs chaises étaient renversées. Les portes des chambres étaient ouvertes et les lits défaits. Pas une seconde à perdre. Charles a ramassé les cadres avec des photos, quelques bibelots au hasard, des livres, un petit sac, de quoi remplir sa caisse. Il ne fallait surtout pas toucher à l'argenterie, au chandelier, aux objets ayant un peu de valeur. Ne prendre que des choses sans valeur marchande, des objets ordinaires qui n'attirent pas l'attention d'un étranger. Sa caisse remplie, il est descendu, faisant signe à Louise de rouvrir la porte et de remonter. Il est redescendu à la cave et à clouer le couvercle de bois sur la caisse. Puis, il a enlevé des bûches du tas de bois et a enfoui la caisse. Il a remis les bûches, en a fait tomber d'autres encore et est remonté chez lui.

 

C'était la guerre. La vie quotidienne était très dure : rationnement, bombardements, mensonges, dénonciations ...Les gens ne vivaient plus, ils survivaient dans un univers hostile. Géographiquement, la ville n'avait pas changé de place, les rues étaient les mêmes, les places avaient gardé le même visage ou presque. Mais humainement, tout avait changé. Une horde de loups sanguinaires avaient envahi les lieux et essayaient d'imposer ses lois.

 

Comment survivre après une telle épreuve, après avoir vécu un tel drame ? Louise se le demandait chaque jour et chaque nuit. Elle tremblait chaque fois que son mari sortait et la laissait seule avec les filles. Elle tremblait chaque fois qu'elle entendait claquer la lourde porte d'entrée.

 

Un dimanche après-midi, la famille était allée rendre visite à une tante qui habitait dans un autre quartier de la ville. Cette dernière avait réussi à trouver des oeufs frais, du lait et de la crème grâce à un cousin qui vivait à la campagne. Elle voulait en faire profiter sa nièce, et plus particulièrement les filles, qui n'avaient pas bonne mine. Elle avait préparé une crème à la vanille. Anna (ma mère) n'a jamais oublié le goût de cette crème ! Leur absence avait duré plusieurs heures et à leur retour un triste spectacle les attendait.

 

ILS étaient revenus et avaient entièrement vidé et saccagé l'appartement de leurs voisins. Ce qui n'avait pas été pris ou volé, avait été détruit et laissé sur place, comme une signature, un avertissement à qui oserait se mettre en travers de leur route.

 

La crème à la vanille avait un goût amer dans la bouche de Louise et de Charles. Mais leur impuissance était à la hauteur de leur chagrin. Immense ! Il n' y avait personne vers qui se tournait pour hurler sa colère, pour réclamer justice. Il fallait se taire, courber l'échine et accepter au risque de condamner sa famille à connaître le même sort funeste que Mireille, Alain, Alexandre et la petite Sarah.

 

Charles était fonctionnaire. Il travaillait à la poste. Cela lui assurait une certaine sécurité, ainsi qu'à sa famille. Sa situation était claire, ses papiers en règle. Ainsi, il ne se trouvait pas à la merci de gens malveillants.

 

Et Joséphine, me direz-vous, que devenait Joséphine dans toute cette histoire ? Elle avait été confiée aux bons soins d'Alice. Louise lui avait expliqué que Sarah était partie en voyage et, que faute de place, n'avait pas pu emmener sa poupée. Louise pensait avoir été convaincante. Mais Anna, un peu plus âgée que sa sœur, lui avait donné SA version des faits en lui demandant instamment de ne pas révéler leur conversation aux parents. Alice était petite, mais pas idiote. Elle avait bien compris qu'un drame épouvantable s'était joué dans l'appartement de son amie. Elle voyait souvent les soldats en uniforme dans la rue. Mais surtout, surtout, sa petite vie à elle avait changé, malgré tous les efforts que faisait Louise pour protéger ses filles. Elle aussi à son niveau de petite fille, de petite puce, s'inquiétait pour sa famille, comprenait que les choses autour d'elle s'effondraient et tremblait chaque fois qu'elle entendait la lourde porte d'entrée, claquer !

 

Joséphine était SA protégée. Alice se sentait investie d'une mission très importante. Elle menait sa propre guerre contre les méchants qui avaient fait du mal à Sarah. Personne ne pouvait imaginer la volonté farouche qui animait la petite fille. Son lit était son royaume, le domaine qu'elle avait à défendre contre l'envahisseur. le dessus et le dessous ! Joséphine trônait sur le lit, protégée d'un côté par Teddy, un ours brun en peluche au museau un peu râpé et de l'autre par un grand baigneur en vêtement marin. Joséphine était toilettée chaque jour avec beaucoup de soin pour être prête le jour où sa Maman reviendrait. Alice veillait à son éducation et à ce qu'elle ne manque de rien. Louise n'avait jamais émis la moindre critique, ni la moindre moquerie. Même Anna ménageait sa petite sœur. Sans le savoir, Alice avait transmis un peu de sa volonté à toute la famille. Voir cette petite fille prendre autant soin d'une poupée qui ne lui appartenait pas et dont le seul but était celui d'être digne de l'amitié de Sarah, était très émouvant. C'était comme un message d'espoir pour les adultes qui avaient perdu le leur et qui ne trouvaient plus la lumière pour les guider.

 

Un de ces jours comme les autres où la sirène avait retenti et qu'il avait fallu se réfugier en toute hâte dans la cave à cause des bombardements, Alice avait lâché la main de sa mère, alors qu'elle se trouvait déjà sur le palier, pour retourner dans sa chambre chercher Joséphine.

 

Louise tenait ses filles serrées dans ses bras, blotties dans un coin sombre de la cave pendant que les bombes pleuvaient sur la ville. Elle sentait le petit bras froid de Joséphine, qu'Alice tenait bien serrée contre elle.

 

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