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Emelbay

Une seconde histoire, toujours écrite pour Farandol's : "Elle s'appelait Sarah..."

5 Mars 2010 , Rédigé par emelbay.over-blog.com Publié dans #"Elle S'appelait Sarah"

J'ai commencé cette nouvelle histoire le 7 janvier 2010. Mon premier récit avait connu un certain succès. J'ai voulu re-tenter l'expérience afin de savoir si ce premier succès était le fruit de la surprise ou si j'étais vraiment capable d'écrire une histoire qui puisse intéresser quelqu'un.

Ce nouveau récit se passe durant une période très noire de l'histoire de France : la seconde guerre mondiale. Elle touche un sujet très délicat: la déportation. Le fil conducteur en reste malgré tout une poupée. Je ne prétens pas être une historienne. J'ai simplement raconté quelques pages de la vie de ma famille.

Je vous laisse découvrir : "Elle s'appelait Sarah ..."

 

« Elle s’appelait Sarah…. »

 

 

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/eweill/pict/hansi2.jpgVoici une nouvelle histoire. Elle ne m'appartient pas. Ce sont mes grands-parents qui l'ont vécue. Ils me l'ont transmise, comme un héritage. Il s'agit d'une grande leçon de vie, encore d'actualité plus de 60 ans après. Les poupées Corolle n'existaient pas encore en 1939. A l'époque, les petites filles jouaient avec des poupées Raynal, grande maison française dont les poupées étaient très renommées, tant pour la qualité de leur fabrication que pour l'élégance de leurs vêtements.

 

 

Mon histoire aurait pu commencer par les paroles d'une chanson de J.J. Goldman : "comme toi" : elle aimait sa poupée.... elle s'appelait Sarah, elle n'avait pas huit ans ..." Elle se passe dans une grande ville de l'Est de la France, à Strasbourg, le berceau de ma famille, avant et durant la seconde guerre mondiale.

 

Ma grand-mère s'appelle Louise et mon grand-père, Charles. Dans mon récit, j'ai choisi de les appeler par leur prénom car à cette époque, ils étaient jeunes et moi, je n'existais pas encore ! Ils avaient deux filles ma mère, Anna et sa soeur Alice.

 

Ils habitaient un petit appartement dans un quartier agréable de Strasbourg. Sur le même palier, habitait une autre famille avec laquelle, ils s'entendaient très bien. Il y avait le papa Alain, la maman Mireille, une petite fille Sarah et un grand-frère, Alexandre. Sarah et Alice avait le même âge : huit ans. Anna et Alexandre étaient un peu plus vieux.

 

La vie de tout ce petit monde et du reste du monde, d'ailleurs, s'écoulait paisiblement. Les petites filles allaient à l'école ensemble, se retrouvaient le soir après la classe ou le jeudi pour jouer ensemble .... à la poupée, à la dînette, à la maman. Quoi de plus normal ! L'hiver, elles jouaient dans l'un ou l'autre appartement et l'été dans la cour. Sarah et Alice avaient de charmants landaus pour promener leurs poupées. Anna était un peu plus grande. Elle préférait la lecture, mais aimait aussi se joindre aux petites et jouait à la poupée.

 

Un jour, Sarah a eu 9 ans. Un jeudi matin, un grand colis est arrivé pour elle, de Paris. Un colis de sa grand-mère. Le gros paquet était posé sur la table de la cuisine. Son voyage avait duré plusieurs jours. Sarah recevait chaque année un colis de sa grand-mère pour son anniversaire. Mais jamais, un colis n'avait été aussi gros. La petite fille ne pouvait pas l'ouvrir toute seule : il fallait d'abord couper la grosse ficelle, enlever le papier kraft très épais. C'est sa Maman qui a ouvert le colis. Debout sur la pointe des pieds, Sarah a vu apparaître une jolie boite que sa Maman a posé par terre. Elle a ouvert la boite et dans la boite, sous du papier de soie, se cachait une magnifique poupée. Sarah n'avait jamais tenu une poupée aussi belle et aussi grande dans ses bras. Elle était tout sourire et muette d'admiration. La poupée portait une robe jaune et avait de beaux cheveux bien mis en plis. Sa petite bouche rouge laissait apparaître un sourire. Ses mains étaient gracieuses et elle portait de belles chaussures blanches. Quel grand moment de bonheur pour Sarah ! Un moment qui ne s'oublie jamais ... et qu'on a envie de partager avec ses meilleures amies. "Je peux aller chercher Alice et Anna, Maman, dis, je peux ?? - Oui, bien sûr, pose ta belle poupée sur le fauteuil et vas-y".

 

raynalb.gif


Et voila trois petites fées penchées sur la nouvelle poupée. Les commentaires sont enthousiastes et l'admiration générale ne fait pas de doute. Même les deux Mamans sont sous le charme de la poupée. Alexandre est content pour sa petite soeur, mais quitte la pièce en haussant les épaules. Les filles ...

 

"Comment vas-tu appeler ta poupée ?" demande Anna. "Je ne sais pas encore. Je n'ai pas eu le temps de réfléchir" répond Sarah. "Pourquoi pas Philomène ? " demande Alice. Mais Sarah fait la grimace. Alors Eugénie ? Non. Catherine. Non. Sa Maman a soudain une idée : "que penses-tu de Joséphine ?" JOSEPHINE ??? Oui, cela me plaît bien, dit Sarah. Il y a cinq minutes, Sarah recevait une belle poupée et maintenant, la famille comptait un nouveau membre, Joséphine.

 

Comme il faisait bon dans ces deux appartements ! Il y régnait une douce atmosphère de joie et de bonheur. Deux familles que tout rapprochait et qu'un rien séparait. L'une était juive et l'autre catholique. Cela n'avait jamais posé le moindre problème. Un respect mutuel et naturel s'était installé dès le début. Anna et Alice avaient appris à ne jamais déranger le samedi et Sarah connaissait l'heure de la messe du dimanche matin. Louise avait goûté une cuisine différente et Mireille avait appris la broderie. Charles et Alain avaient loué le même jardin à l'extérieur de la ville et cultivaient les mêmes légumes pour leur famille.

 

Mais dehors, le temps se gâtait. L'orage menaçait. Il faisait très noir. Le printemps s'était arrêté pour longtemps et les cigognes étaient parties plus tôt que prévu. 1939 - 1940 : beaucoup de gens avaient fui la ville, s'étaient réfugiés en zone libre. Mais d'autres n'étaient pas encore partis, n'avaient pas pu ou pas voulu. Comment partir alors que vous êtes enceinte de huit mois, comment laisser une grand-mère malade, abandonner des parents âgés ?

 

Louise était dans la cuisine quand elle a entendu la lourde porte d'entrée claquer. Du second étage, on l'entend bien ! Puis, elle a entendu des bruits de pas dans l'escalier, très forts, des bruits de bottes, des ordres donnés par une grosse voix, des ordres militaires. Puis, elle a entendu les coups frappés à la porte des voisins. très violents. Elle a tout de suite compris ce qui arrivait. Anna aussi. Louise a caché ses filles sous son grand lit en leur intimant l'ordre de ne pas bouger. Arrivée dans le couloir, elle est tombée à genoux. Que faire, mais que faire ?? Si elle bougeait, elle savait ce qui lui arriverait, ainsi qu'à sa famille. Mais ce qu'elle savait surtout, c'est ce qui arrivait à ses amis à côté. Elle entendait des cris, des voix masculines, des insultes. Tétanisée par la peur, elle ne bougeait plus. L'angoisse lui déchirait le ventre. Elle a entendu Alice pleurer. Instinctivement, elle a rampé jusqu'à ses filles pour les protéger, les rassurer et elle s'est mise à prier son Dieu, celui auquel elle s'adressait depuis son plus jeune âge et à prier le Dieu de Mireille aussi. Elle le connaissait suffisamment pour s'adresser à Lui.

 

Puis des bruits dans l'escalier, des voix familières qui supplient, des chocs contre la rampe métallique, des ordres violents, encore des insultes, la porte d'entrée qui claque à nouveau et ... le silence. Un silence assourdissant, le silence qui suit les pires catastrophes, ce silence froid que l'on a du mal à briser. Personne n'a bougé sous le lit, personne ne respire. Alice s'est remise à pleurer. Ses larmes coulent sur les bras de Louise. Louise ne pleure pas, pas encore. Et pourtant, tout son corps lui fait mal. Elle est complètement sous le choc. Elle vient de vivre le pire moment de sa vie et n’a jamais connu une frayeur pareille, une terreur folle qu'elle n'oubliera JAMAIS, JAMAIS !!

 

C'est lorsqu'elle a entendu la pluie frapper les carreaux, qu'elle a quitté son pauvre abri. Les filles tremblaient d'effroi. Elle les a couchées dans son lit et remonté la couverture jusqu'à leur visage. Puis, elle est sortie de la pièce en leur faisant signe de ne pas bouger. Arrivée à la porte d'entrée, elle a écouté. Toujours ce silence. Elle a entrebâillé la porte doucement. Personne. Elle a ouvert la porte un peu plus grand. Rien. Elle est sortie sur le palier. La porte de l'appartement d'à côté était grande ouverte. Elle marchait sur la pointe des pieds et avait pris soin de ne pas fermer sa porte en entier. Si jamais .... Elle s'est penchée par dessus la rampe pour voir. Voir qui, voir quoi ? Elle a aperçu quelque chose sur la dernière marche, quelque chose de familier, quelque chose de précieux, quelque chose qui était tombé des bras d'une petite-fille que l'on avait bousculé, que l'on avait poussé. Autrement ce quelque chose ne serait pas là, allongé sur cet escalier sale. Ce quelque chose, c'était Joséphine, Joséphine avec sa belle robe jaune, ses chaussures blanches et ses cheveux en désordre

 

http://1.bp.blogspot.com/_yNu_R5sCcrc/SSF02H7BG_I/AAAAAAAAF7c/xln-gz0ZxLo/s400/hansi5.gif


Louise a rapidement descendu l'escalier, aussi légère qu'une plume. C'est à peine si elle posait les pieds par terre. Elle a ramassé Joséphine, est remontée plus vite qu'elle n'était descendue, a marqué une légère pause devant la porte ouverte de l'appartement de ses voisins et a vite regagné le sien. Elle a bien refermé la porte et s'est adossée un moment contre cette porte pour reprendre son souffle. Elle a rouvert les yeux et a rencontré les yeux bleus de Joséphine. Et toute l'horreur de la situation lui est apparue à nouveau. A bout de forces, elle a laissé couler ses larmes, deux énormes torrents de larmes. Anna et Alice la regardaient interdites. Alice a demandé "pourquoi tu tiens Joséphine ? Elle est où Sarah ?" Anna a murmuré "tais-toi. C'est trop compliqué pour toi". Louise a fait signe à ses filles d'aller dans la cuisine. Elle s'est assise sur une chaise, tenant toujours Joséphine dans ses bras. A ce moment, elle a entendu une clé tourner dans la serrure. C'était Charles qui rentrait du travail. "C'est bizarre, la porte des C... est ouverte et je..."

En voyant Louise effondrée dans la cuisine, les filles hébétées à ses côtés et la poupée de Sarah, il a tout de suite compris. Ce genre de drame n'avait rien d'exceptionnel en cette période troublée. Il a demandé "cela fait longtemps ? - deux heures environ. - ils sont revenus ? - non - prends un seau d'eau et un balai. Vous, les filles vous restez là. Dépêche-toi !" Louise ne comprenait pas où son mari voulait en venir, mais elle a obéi. Pendant qu'elle préparait son seau, Charles est allé chercher une caisse en bois dans la cave. Il est remonté et a dit à Louise :"tu vas descendre et fermer la porte d'entrée à clés. Tu vas rester derrière. Si quelqu'un veut entrer, tu demanderas qui c'est. Si c'est un ami, tu laisseras passer. Si c'est encore "eux", tu crieras : je lave le couloir, c'est mouillé, une minute. Alors, je comprendrais !" Louise, elle, n'avait toujours pas compris ce qu'il voulait faire. Il l'a entrainée sur le palier et lui a montré l'appartement des voisins d'un mouvement de tête. Il a porté un doigt sur sa poitrine qu'il a ensuite redirigé vers l'appartement. Et Louise a compris. Elle est descendue jusqu'à la grande porte d'entrée armée de son seau et a attendu. Charles est entré dans l'appartement. Il y régnait un grand désordre. Sur la table de la cuisine, il y avait les bols du petit déjeuner à moitié vides. Plusieurs chaises étaient renversées. Les portes des chambres étaient ouvertes et les lits défaits. Pas une seconde à perdre. Charles a ramassé les cadres avec des photos, quelques bibelots au hasard, des livres, un petit sac, de quoi remplir sa caisse. Il ne fallait surtout pas toucher à l'argenterie, au chandelier, aux objets ayant un peu de valeur. Ne prendre que des choses sans valeur marchande, des objets ordinaires qui n'attirent pas l'attention d'un étranger. Sa caisse remplie, il est descendu, faisant signe à Louise de rouvrir la porte et de remonter. Il est redescendu à la cave et à clouer le couvercle de bois sur la caisse. Puis, il a enlevé des bûches du tas de bois et a enfoui la caisse. Il a remis les bûches, en a fait tomber d'autres encore et est remonté chez lui.

 

C'était la guerre. La vie quotidienne était très dure : rationnement, bombardements, mensonges, dénonciations ...Les gens ne vivaient plus, ils survivaient dans un univers hostile. Géographiquement, la ville n'avait pas changé de place, les rues étaient les mêmes, les places avaient gardé le même visage ou presque. Mais humainement, tout avait changé. Une horde de loups sanguinaires avaient envahi les lieux et essayaient d'imposer ses lois.

 

Comment survivre après une telle épreuve, après avoir vécu un tel drame ? Louise se le demandait chaque jour et chaque nuit. Elle tremblait chaque fois que son mari sortait et la laissait seule avec les filles. Elle tremblait chaque fois qu'elle entendait claquer la lourde porte d'entrée.

 

Un dimanche après-midi, la famille était allée rendre visite à une tante qui habitait dans un autre quartier de la ville. Cette dernière avait réussi à trouver des oeufs frais, du lait et de la crème grâce à un cousin qui vivait à la campagne. Elle voulait en faire profiter sa nièce, et plus particulièrement les filles, qui n'avaient pas bonne mine. Elle avait préparé une crème à la vanille. Anna (ma mère) n'a jamais oublié le goût de cette crème ! Leur absence avait duré plusieurs heures et à leur retour un triste spectacle les attendait.

 

ILS étaient revenus et avaient entièrement vidé et saccagé l'appartement de leurs voisins. Ce qui n'avait pas été pris ou volé, avait été détruit et laissé sur place, comme une signature, un avertissement à qui oserait se mettre en travers de leur route.

 

La crème à la vanille avait un goût amer dans la bouche de Louise et de Charles. Mais leur impuissance était à la hauteur de leur chagrin. Immense ! Il n' y avait personne vers qui se tournait pour hurler sa colère, pour réclamer justice. Il fallait se taire, courber l'échine et accepter au risque de condamner sa famille à connaître le même sort funeste que Mireille, Alain, Alexandre et la petite Sarah.

 

Charles était fonctionnaire. Il travaillait à la poste. Cela lui assurait une certaine sécurité, ainsi qu'à sa famille. Sa situation était claire, ses papiers en règle. Ainsi, il ne se trouvait pas à la merci de gens malveillants.

 

Et Joséphine, me direz-vous, que devenait Joséphine dans toute cette histoire ? Elle avait été confiée aux bons soins d'Alice. Louise lui avait expliqué que Sarah était partie en voyage et, que faute de place, n'avait pas pu emmener sa poupée. Louise pensait avoir été convaincante. Mais Anna, un peu plus âgée que sa sœur, lui avait donné SA version des faits en lui demandant instamment de ne pas révéler leur conversation aux parents. Alice était petite, mais pas idiote. Elle avait bien compris qu'un drame épouvantable s'était joué dans l'appartement de son amie. Elle voyait souvent les soldats en uniforme dans la rue. Mais surtout, surtout, sa petite vie à elle avait changé, malgré tous les efforts que faisait Louise pour protéger ses filles. Elle aussi à son niveau de petite fille, de petite puce, s'inquiétait pour sa famille, comprenait que les choses autour d'elle s'effondraient et tremblait chaque fois qu'elle entendait la lourde porte d'entrée, claquer !

 

Joséphine était SA protégée. Alice se sentait investie d'une mission très importante. Elle menait sa propre guerre contre les méchants qui avaient fait du mal à Sarah. Personne ne pouvait imaginer la volonté farouche qui animait la petite fille. Son lit était son royaume, le domaine qu'elle avait à défendre contre l'envahisseur. le dessus et le dessous ! Joséphine trônait sur le lit, protégée d'un côté par Teddy, un ours brun en peluche au museau un peu râpé et de l'autre par un grand baigneur en vêtement marin. Joséphine était toilettée chaque jour avec beaucoup de soin pour être prête le jour où sa Maman reviendrait. Alice veillait à son éducation et à ce qu'elle ne manque de rien. Louise n'avait jamais émis la moindre critique, ni la moindre moquerie. Même Anna ménageait sa petite sœur. Sans le savoir, Alice avait transmis un peu de sa volonté à toute la famille. Voir cette petite fille prendre autant soin d'une poupée qui ne lui appartenait pas et dont le seul but était celui d'être digne de l'amitié de Sarah, était très émouvant. C'était comme un message d'espoir pour les adultes qui avaient perdu le leur et qui ne trouvaient plus la lumière pour les guider.

 

Un de ces jours comme les autres où la sirène avait retenti et qu'il avait fallu se réfugier en toute hâte dans la cave à cause des bombardements, Alice avait lâché la main de sa mère, alors qu'elle se trouvait déjà sur le palier, pour retourner dans sa chambre chercher Joséphine.

 

Louise tenait ses filles serrées dans ses bras, blotties dans un coin sombre de la cave pendant que les bombes pleuvaient sur la ville. Elle sentait le petit bras froid de Joséphine, qu'Alice tenait bien serrée contre elle.

 

http://www.paindepices-lips.com/medias/images/Stand_pain_d_epices_silberesis_Hansi.JPG

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