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Emelbay

Conte : le fruit d'un arbre marron et tordu.

19 Décembre 2010 , Rédigé par EMELBAY

Je vais vous raconter une nouvelle histoire.

 

Une  histoire très différente des précédentes car elle est complètement imaginaire.

 

Elle est le fruit d'un arbre un peu tordu que j'ai aperçu, un jour, dans l'univers magique d'un écrivain de talent, Monsieur Roald Dahl.

 

Oui, vous y êtes : l'auteur de Charlie et la chocolaterie.

 

C'est en lisant ce livre avec l'un de mes enfants, puis en regardant le film tiré de cet ouvrage que j'ai vu cet arbre : il est tordu, pas très grand et toutes ses branches, qui n'ont pas une seule feuille, partent vers la droite. Il est d'une seule couleur : marron, de haut en bas.

 

Il est tout seul dans un minuscule jardin triste où se trouve une vieille maison dont le petit portail ne ferme plus.

 

La vieille maison est dans une impasse. L'impasse est dans une ville. La ville est celle où se trouve la chocolaterie de Willy Wonka.

 

Nous sommes en hiver et il fait froid.

 

Il est 18 heures et la nuit est tombée depuis un petit moment sur un décor que la neige a un peu embelli.

 

Il s'agit d'une rue dans laquelle vient de passer une vieille voiture, puis un homme monté sur un vélo. Les lumières sont allumées, mais elles sont fatiguées.

 

De chaque côté de cette rue, il y a un trottoir qui longe les grands murs usés d'une vieille usine. 

 

Tout est marron, comme l'arbre tordu, mais doucement saupoudré de neige blanche.

 

Les petits flocons dansent dans le vent et hésitent à venir se poser sur le sol marron. Les grandes silhouettes sombres des bâtiments  de l'usine disparaissent dans un rideau délicat de dentelle neigeuse.

 

Une petite personne marche courageusement et silencieusement. Elle baisse la tête pour protéger ses yeux des petits flocons malicieux. Elle courbe les épaules pour lutter contre les assauts du vent et tient ses mains bien cachées au fond de ses poches. Elle porte une vieille veste marron, une jupe en lainage beige, des collants en laine marron et des bottes presque masculines en cuir marron.

 

Ses cheveux sont protégés par un vieux foulard à fleurs bordeaux et feuilles vertes sur un fond beige.

 

Il s'agit d'une toute jeune femme, toute menue, qui a juste vingt ans et qui rentre chez elle après sa journée à l'usine.

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Elle s'appelle Elisabeth et habite dans la vieille maison au fond de l'impasse. L'arbre tordu se trouve dans son jardin.

 

Elisabeth travaille dans la grande usine qui fabrique du tissu. Mais là-bas, personne ne connaît son vrai prénom. Les gens l'appellent simplement Lili.

"ça va Lili  ou dépêche toi Lili".

 

Elisabeth est très jolie, mais Lili est très laide.

Elisabeth a un sourire d'ange, mais Lili ne sourit jamais.

Elisabeth a une jolie voix, mais Lili ne parle pas.

Elisabeth a de très beaux cheveux, mais Lili porte toujours des foulards.

 

Lili doit protéger Elisabeth, la cacher et travailler pour la nourrir, elle et sa Maman.

 

Elisabeth est enfin arrivée à la maison. Le petit portail du jardin grince et le vent l'ouvre pour laisser le passage à la jeune fille. L'arbre tordu a l'air encore plus tordu que d'habitude. Il est couvert de neige. Il paraît presque beau comme cela : il ressemble à un danseur monstrueux avec ses branches levées vers le ciel.

 

Elisabeth a froid. Elle a hâte de rentrer. Mais elle s'arrête quelques instants pour regarder l'arbre et le saluer, comme tous les soirs. Il est le gardien de la maison et elle le respecte.

 

Elle frappe trois coups contre la vieille porte en bois et attend la réponse. Deux coups lui répondent. Elle confirme sa présence en frappant à nouveau trois fois.

 

Alors la porte s'entrouvre doucement et Elisabeth se glisse dans la masure, tandis que la porte se referme rapidement sur la nuit froide.

 

Madeleine est là. Elle aide sa fille à retirer sa lourde veste couverte de neige, ses bottes froides et son foulard détrempé et récupère le sac de toile qu'Elisabeth a caché dans la doublure de son manteau.

 

Un feu accueillant danse dans la petite cheminée.

 

La pièce est carrée : dans le premier mur, la porte ; dans le second, la cheminée ; dans le troisième, une petite fenêtre et contre le dernier, un vieux lit. Au centre, face à la cheminée sont installées une petite table et deux chaises.

 

Sous la fenêtre, on distingue une vieille malle.

 

Il ne fait pas vraiment chaud et la vieille lampe à pétrole se donne beaucoup de mal pour éclairer ce petit intérieur.

 

Elisabeth a enfilé de gros chaussons et un vieux gilet en laine et se tortille devant le feu en se frottant les mains.

 

Des gants, si seulement elle pouvait avoir des gants !

 

Ses mains sont noires de crasse. Elle sait qu'elle doit attendre avant de les laver, attendre qu'elles aient retrouvé une certaine température, avant de les glisser dans l'eau tiéde que sa mère va lui préparer dans l'unique cuvette de la maison.  Elle va d'abord glisser ses mains dans l'eau en fermant les yeux. Quel bonheur de sentir cette eau tiède enveloppée ses mains sales et fatiguées, de les bouger doucement et de les sentir soudain si lègéres.

 

Puis, sa mère lui tendra un petit morceau de savon et elle frottera ses mains avec vigueur pour en ôter toute la saleté et enfin elle les rincera dans l'eau bienfaisante.

 

Cela se passe ainsi tous les soirs depuis que Lili a réussi a obtenir un travail dans la grande usine de tissu.

 

Tandis qu'Elisabeth essuie doucement ses mains avec un chiffon impeccablement propre, sa mère vide le contenu du sac de toile : Le journal de la veille, un morceau de tissu noir, une chûte de tissu blanc, dix centimètres de ruban rouge et dans une poche, elle trouve deux tranches de pain, un petite pomme et deux morceaux de sucre.

 

La Maman lève un visage souriant vers sa fille. Tant que la petite ramènera du pain, il y aura de l'espoir, il y aura une raison de croire à un lendemain. Pour Madeleine, le pain représente  le premier symbole de la vie, le dernier rempart avant la mort. Le pain est un trésor, le seul remède contre la misère, le froid, la maladie et le malheur.

 

     

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Elisabeth va ranger les chûtes de tissu dans la grande malle, tandis que sa Mère se prépare à servir le dîner. Elle dépose une tranche de pain à côté de chaque assiette, range les morceaux de sucre dans un petit pot et pose la pomme sur  la table.

 

Sur le bord de la cheminée, elle va chercher une casserole qui contient une soupe très chaude. Il y a plus d'eau que de légumes et pas de viande. Mais c'est ainsi. Il n' y a pas le choix.

 

En attendant que la soupe refroidisse un peu, les deux femmes se racontent leur journée ou du moins les évènements les plus importants.

 

C'est Madeleine qui commence :

 

- "Félix est passé aujourd'hui. Il nous a apporté du bois, des pommes de terre, de la farine, du sel et un peu de miel. Il était fatigué. Il dit que les choses vont mal dans la grande maison.  "Le mauvais" continue de boire et de dépenser la fortune de ses parents. "Le mauvais" sort toutes les nuits et fréquente des bandits. Madame est très malade."

 

Seul le silence lui répond. Elisabeth regarde sa mère qui  n'a pas levé les yeux de sa soupe pour parler.

 

Puis Madeleine ajoute :

 

- "Félix a aussi apporté un cadeau pour toi. Je l'ai posé sur le lit."

 

Et dans un murmure, elle ajoute :

"Que deviendrions-nous sans lui ? Que serions-nous devenues ?"

 

Elisabeth connaît la réponse : RIEN.

 

Le destin de sa mère a toujours ressemblé à celui d'un funambule sur un fil. Le risque de chûte était constamment présent et seuls quelques heureux hasards lui avaient permis de garder un certain équilibre. Mais la chûte inévitable était arrivée un jour alors que la jeune Madeleine pensait avoir enfin gagné le droit de marcher sur le sol et non plus sur un fil.

 

Madeleine était la troisème enfant d'une famille de huit. Ses parents vivaient des revenus d'une pauvre ferme dans une région dont la terre était difficile et ingrate.

 

L'ainée de la famille était une fille qui avait passé les quinze premières années de sa vie à aider sa mère. Elle était courageuse, travailleuse, docile et rapidement un fermier vint demander sa main. Elle reçut une maigre dot. Mais le futur mari connaissait les qualités de la jeune fille et cela lui suffisait. Il voulait une femme pour l'aider dans son travail et celle-ci en avait toutes les qualités.

 

Le second enfant était aussi une fille qui prit bientôt la place de la première. Mais la nature l'avait faite naître difforme et un bon mariage semblait impossible pour elle. Il parassait évident qu'elle ne quitterait jamais la ferme.

 

La suivante était Madeleine.

 

Etait-ce parce qu'elle était née par une belle journée de printemps où les lilas embaumaient l'air ? Nul ne le sait, mais Madeleine était d'une humeur gaie et son sourire était charmant.

 

Mais son père, un homme dur et austère interdisait que l'on parle ou que l'on sourit en sa présence. Lorsqu'il était dans la maison et plus particulièrement à table, il ne supportait pas la présence d'un enfant, qu'il soit fille ou garçon.

 

Il n'admettait que son père et des hommes adultes à ses côtés, sachant que sa mère, sa femme et ses filles n'étaient là que pour le servir.

 

Madeleine fuyait ce père si redoutable et avait la charge de surveiller ses petits frères et soeurs quand il rentrait des champs.

 

Elle ne se posait pas de question sur son avenir. Elle serait sans doute mariée un jour, comme sa soeur ainée et elle espérait au fond de son coeur qu'on lui donnerait un gentil mari.

 

Quand les récoltes n'étaient pas bonnes, que la pluie ou le froid avaient gâchés les semis, le père partait travailler

en ville. Il allait de maison en maison pour proposer ses services comme ramoneur, charpentier ou couvreur.

 

Il revenait toutes les deux semaines et rapportait de la nourriture, des bougies et du tissu.

 

C'est ainsi qu'il revint un jour en disant qu'il avait loué sa fille pour dix ans à des gens de la ville. En échange, il recevrait à chaque nouvelle saison cinq sacs de pommes de terre, cinq sacs de farine, un sac de sel et tout un rouleau de tissu de laine.

 

Il demanda à voir l'aînée de ses filles encore à la maison. Il la jugea trop laide et c'est ainsi qu'il fit la connaissance pour la première et la dernière fois de Madeleine.

 

Elle avait tout juste treize ans. Il la regarda de la même façon qu'il examinait une vache et repartit aussitôt avec elle en direction de la ville.

 

Il n'y eut pas d'adieu. Madeleine prit simplement son écharpe de laine et monta à l'arrière du vieux camion. Elle  quittait une vie de crainte et de misère.

 

Ce qui l'attendait ne pouvait être que meilleur. On ne lui avait pas appris à se poser des questions. On ne lui avait appris qu'à obéir.

 

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4) Le père emmena Madeleine dans une grande maison. Il la présenta simplement en disant :

 

- "Voici ma fille. Elle s'appelle Madeleine. Elle est travailleuse".

 

Et il repartit sans se retourner, en précisant qu'il reviendrait au printemps chercher "son" dû : cinq sacs de pommes de terre, cinq sacs de farine, un sac de sel et un rouleau de tissu en laine.

 

La nouvelle maison de Madeleine était très grande et très belle. La petite ne le savait pas, mais elle habitait désormais dans le quartier le plus chic de la ville.

 

Elle était au service d'une famille très riche : les propriètaires de la grande usine de tissu. La famille comptait Monsieur et Madame et leur cinq enfants : Le fils ainé âgé de quinze ans, un autre fils de onze, une fille de sept ans et les petites jumelles de trois ans.

 

Sous le même toit vivait aussi la mère de Monsieur. Une vieille dame respectable et respectée qui avait un appartement  bien à elle et que l'on ne dérangeait pas sans avoir une bonne raison.

 

Elle dirigeait la maison avec autorité, sans jamais se mêler à la vie de la famille. Elle possédait l'usine, elle tenait tous les cordons de la bourse.

 

Son fils était un excellent homme d'affaires. Avant de tenir les rênes de l'usine paternelle, il avait beaucoup voyagé à travers le monde pour parfaire sa culture et lorsque feu son père avait jugé le moment opportun, il l'avait fait revenir et installé à ses côtés.

 

Il avait épousé une jeune fille de bonne famille à l'éducation parfaite. Il formait un couple aussi heureux que leur éducation le leur permettait.

 

L'arrivée de Madeleine dans cette maison ne fût pas un évènement important. Il fallait une nouvelle petite bonne pour remplacer celle qui était tombée malade et qui ne reprendrait plus son service.

 

Madeleine fut conduite auprès de la gouvernante qui lui expliqua ce que l'on attendait d'elle. Elle ferait le ménage avec deux autres jeunes filles dans toute la maison, sauf à l'étage de la Mère de Monsieur. Elle commencerait le jour même et devrait faire exactement ce qu'on lui dirait et rien d'autre.

 

Elle recevrait des ordres précis et son travail se limiterait exclusivement à ses ordres.

 

Interdiction formelle de s'aventurer seule dans la maison, interdiction formelle de toucher à quoi que ce soit, interdiction formelle d'adresser la parole aux membres de la famille, sauf si on lui posait une question, interdiction formelle .... d'exister. Elle devait être une ombre, une petite fourmi travailleuse et invisible.

 

On lui donna des vêtements qu'elle porterait désormais en toute occasion. Une sorte d'uniforme bleu marine et blanc. Cette tenue n'était pas neuve, mais propre et en bon état. On lui indiqua comment attacher ses cheveux sous sa petite coiffe et enfin, on la conduisit dans la chambre ou plutôt le dortoir qu'elle allait partager avec les autres petites bonnes.

 

Cette chambre était, bien entendu, sous les toits. Elle n'était pas grande, mais suffisante cependant pour contenir trois petits lits. Le sien se trouvait sous la fenêtre : la plus mauvaise place évidemment. L'hiver, on sentait l'air froid et l'été on étouffait. Dernière arrivée = plus mal servie.

 

Mais la petite n'en avait cure : elle avait été élevée à la dure. L'injustice et les mauvais traitements avaient été son quotidien depuis sa naissance. Cela lui avait donné une certaine force, que personne, pas même elle ne pouvait soupçonner, et qui allait lui permettre de s'adapter très vite à sa nouvelle vie.

5)-------------------------------------------------------------------------------

 

Madeleine apprit très vite son nouveau métier. Elle y prit même un certain plaisir. Vivre et travailler dans un intérieur propre, mais aussi une demeure somptueuse, cela avait de bons côtés. Elle ne se lassait pas d'admirer les meubles élégants, les peintures, les objets en délicate porcelaine, les livres à la reliure dorée, les tentures et tout ce qui rendait cette maison si belle.

 

Certes, la petite travaillait très dur. Elle se levait tôt et travaillait toute la journée. Mais elle savait rendre certaines tâches agréables. L'entretien de la bibliothèque était l'une de ses tâches favories. Elle se savait pas lire, mais elle époussetait les livres avec plaisir. Elle adorait les prendre dans les mains et les ouvrir doucement. Ils sentaient bon l'encre et caressaient son imaginaire d'enfant. Il y avait peut-être un loup dans celui-ci qui allait sortir pour la manger ou un beau prince qui allait l'emmener sur son cheval blanc ? Et elle reposait vite le livre en riant dans sa tête.

 

Elle avait entendu plusieurs fois la nourrice des jeunes enfants leur lire des histoires et elle avait écouté des deux oreilles, alors que la porte de la chambre était ouverte et que Madeleine était occupée à astiquer la rampe de l'escalier.

 

Ce qu'elle détestait le plus était le lavage du sol de l'entrée. Il était en carrelage contrairement aux parquets des salons et des chambres. C'était un immense lieu de passsage qui se salissait très vite. Il fallait se mettre à genoux et frotter avec une brosse, puis rinçait avec une serpillère.

 

Il s'agissait d'une tâche ingrate et avilissante. On se relevait courbaturée, transie de froid, mouillée et les mains couvertes de gerçures. Souvent Madeleine pleurait à chaudes larmes, agenouillée au milieu de cette entrée froide et immense et une rage sourde, non-contenue, agitait ses mains qui brossaient le sol avec violence.

 

Mais cette détresse n'intéressait personne : le sol devait être propre, tout le temps et par tous les temps et si nécessaire, Madeleine le lavait plusieurs fois par jour. C'était ainsi : il y avait ceux qui salissaient et qui s'en moquaient et ceux qui nettoyaient et qui ne disaient rien.

 

Le personnel de la maison était très important : chauffeurs, jardiniers, bonnes, une cuisinière, des aide-cuisinières, une gouvernante, des femmes de chambre, des nourrices que l'on appelait Mademoiselle, un maître d'hôtel.... Tout un univers de gens très différents qui travaillaient pour le bien-être d'autres gens et qui supportaient leurs caprices et leurs exigences.

 

Madeleine ne devait supporter que les réprimandes et les brimades de la gouvernante qui surveillait son travail. Pour les gens de la maison, elle n'existait pas. Ils ne la voyaient pas et ne faisaient pas attention à elle.

Elles les croisaient tous les jours et lorsqu'ils passaient devant elle, elle devait faire une petite révérence. Elle était dispensée de la faire devant les enfants, mais n'avait pas le droit de leur parler ou de les regarder avec insistance.

 

Madeleine n'était pas vraiment heureuse, mais pas malheureuse non plus. Elle mangeait à sa faim et dormait au sec.

 

Madame Mère exigeait que les repas du personnel soit convenables, de façon à ce personne ne tombe malade et que la réputation de la famille

soit honorable : il fallait soigner son personnel. Une maison prospère, digne de ce nom, se devait d'avoir des gens de maison qui ne fassent pas pitié.

 

Son sens aigu de l'honorabilité favorisait les conditions de vie du personnel.

Les gens étaient nombreux à vouloir venir travailler dans cette maison.

 

Madeleine avait appris à repriser ses bas et ses sous-vêtements. Mais Madame Mère limitait les reprises à deux fois. Après il fallait se rendre chez la gouvernante qui vous donnait des pièces neuves.

 

Toujours une question de réputation. Si une bonne tombait malade, il ne fallait pas que le médecin ou les gens de l'hôpital (dans le pire des cas) découvrent des haillons ou des sous-vêtements déchirés.

 

Bien soigner son personnel était une vraie économie sur la bonne tenue de la maison et garantissait la respectabilité de la celle-ci.

6) -----------------------------------------------------------------------------

 

Madame Mère appliquait aussi certains principes à sa propre famille. Elle prenait ses repas seule dans ses appartements. Elle ne gagnait la salle à manger qu'à certaines occasions : Fêtes de Pâques ou de Noël, anniversaires ....

 

Une seule et même personne était à son service depuis de nombreuses année. Cette femme s'appelait Emilie et avait un statut à part.

Elle était tout à la fois femme de chambre, dame de compagnie ou infirmière. Elle avait sa propre chambre à côté de celle de Madame Mère. Elle devait aussi la tenir informée de la vie de la maison, des petites histoires quotidiennes, des chamailleries entre les membres de le famille ou du personnel.

 

Emilie était respectée et certains la craignaient. Mais elle n'était pas méchante. Derrière son regard sévère se cachait une femme honnête et juste qui savait faire la part des choses. Elle appliquait certains vieux adages, tels que "toute chose n'est pas bonne à rapporter" ou "faute avouée est à demi padonnée".

 


Emilie avait consacré sa vie sa maîtresse et ne s'était jamais mariée. Elle avait eu quelques prétédents, mais aucun n'avait réussi à la convaincre de quitter cette maison et sa place pour un avenir incertain. Elle aimait son statut et le confort que lui apporté son rang dans le monde de la domesticité.

Elle n'avait qu'un regret : celui de n'avoir jamais été mère. Elle aimait les enfants et pendant quelques années, elle avait eu une des filles de Madame Mère en charge. Elle adorait cette enfant qui lui rendait bien son affection.

 

C'est Emilie qui la tenait dans ses bras lorsque la malheureuse petite fille était morte d'une pneumonie à l'âge de dix ans.

 

Sa douleur avait été immense, bien supérieure, en apparence, à celle de Madame Mère.

Celle-ci n'avait pas manifesté une grande émotion devant le corps inerte de son enfant. Elle était restée très digne, égale à elle-même.

 

La nuit suivant ce drame, Emilie tournait dans la maison comme une louve à qui l'on a arraché son petit, maudissant la terre entière et tous les saints du paradis et pleurant des torrents de larmes.  Ses pas la conduisaient de la cuisine à la cour, de la cour à la grande entrée, de la grande entrée au vaste parc et enfin au premier étage où se trouvaient la chambre vide de l'enfant et celles de ses parents. En passant de la chambre de Madame Mère, elle avait entendu des cris de douleur, comme seule une mère qui vient de perdre son enfant, peut en pousser. Emilie entendait les coups de poings sourds que Madame donnait dans ses oreillers et certaines des paroles que sa souffrance lui dictait :


- "pourquoi, mon Dieu, pourquoi m'as-tu pris mon enfant, ma petite fille, mon trésor ? Qu'ai-je fait de si mal pour que tu me punisses autant ? Pourquoi la vie de mon innocente enfant . Si tu es là, si tu m'entends, réponds-moi .... réponds-moi ... voleur d'enfants !"

Et les crises de larmes redoublaient de violence.

 

Mûs par le même chagrin et le même désespoir, Emilie pénétra dans la chambre. Elle savait que Monsieur n'y était pas. Il était à l'usine.

 

Elle s'arrêta quelques instants devant le spectacle qui s'offrait à elle. Madame était couchée en travers de son lit et le martelait avec violence.

 

Emilie n'avait jamais vu sa maîtresse dans un tel état. Elle ne savait pas quoi faire et s'apprêtait à repartir. Elle n'avait pourtant pas fait de bruit en entrant, mais Madame s'était brusquement retournée. En voyant la domestique qui la regardait ainsi, elle se redressa sur son séant et dit simplement :

- "Emilie, Emilie... mon enfant, ma petite fille"

 

et lui tendit les bras, implorante.

 

Emilie prit sa maîtresse dans ses bras, Madame prit Emilie dans les siens et elles pleurèrent ensemble cette douce enfant que la mort avait emporté beaucoup trop tôt.

 

C'est ce drame, cette immense douleur partagée qui avaient réuni les deux femmes. La mort les avait réuni et elle seule les séparerait.

-7--------------------------------------------------------------------------------

 

Madame Mère exigeait qu'après chaque repas de la famille, les plats soient vides. Elle ne suportait pas le gaspillage. Charge à la gouvernante de bien connaître le nombre de personnes et de convives présents à table et à la cuisinière de prévoir la quantité de nourriture suffisante.

Elle estimait que jeter de la nourriture était une honte, presqu'un sacrilège et un bien mauvais exemple à donner aux domestiques.

Elle savait aussi que la cuisinière ne jetterait pas les restes et qu'elle les donnerait sans doute à certains autres domestiques ou à quelque pauvre mendiant.

Elle craignait que la cuisinière ne prépare ainsi plus de plats que nécessaire afin d'entretenir une sorte de cuisine parallèle qu'elle pourrait d'une part avoir envie de monnayer et que cela n'habitue les domestiques à une cuisine trop riche d'autre part.

 

Chacun devait rester à sa place et elle était là pour veiller à ce que chacun soit bien traité, à la place qu'il occupait.

 

Madeleine ne touchait aucun salaire. Elle avait été louée à cette maison par son père qui touchait quatre fois l'an le bénéfice du travail de sa fille.

 

C'était une pratique courante à cette époque et cela ne choquait personne.

 

La chance, toute relative, de Madeleine était d'être "tombée" dans une maison où régnaient un certain respect de la condition humaine et une justice simple, mais efficace : chacun à son niveau accomplissait la tâche qui lui avait été confiée et restait à la place qui était la sienne.

 

Madeleine travaillait tous les jours, sauf le dimanche après-midi. Elle n'avait pas le droit de quitter la maison, sauf pour accompagner une autre domestique plus âgée lorsque celle-ci devait faire une course. C'était très rare et les jours où cela arrivait et que Madeleine était choisie pour sortir en ville, elle était ravie.

 

Il en allait de même pour les dimanches après-midi. Elle ne pouvait quitter la maison qu'un dimanche par mois, en compagnie des autres petites bonnes et d'une femme de chambre plus âgée.

 

Les domestiques de la maison de moins de vingt ans ne sortaient jamais seules. Il en était ainsi et Madame Mère n'admettait aucune exception. Les petites devaient bien se tenir à l'extérieur, comme les enfants de la maison.

 

Il en allait toujours de l'honorabilité de la famille.

 

Pour donner un petit air de fête à la sortie mensuelle, la gouvernante remettait à chaque employée un petit carton portant la signature de Madame Mère et qui donnait droit, l'été à une glace et l'hiver à un beignet chez un commerçant choisi.

 

Ainsi, chacune recevait la même friandise.

 

Madame Mère refusait que les petites bonnes aient de l'argent. Cela attisait les jalousies et encourageait le vol.

 

Lorsqu'elles entraient dans la maison, les jeunes filles n'apportaient pas d'affaires personnelles. De toute façon, à part les vêtements qu'elles portaient sur le dos, elles n'avaient généralement rien d'autre.

 

Elles n'avaient que ce que Madame Mère avaient prévu pour elles et cela lui semblait juste et suffisant. Leurs parents étaient payés pour le travail qu'elles accomplissaient.

 

Si l'une ou l'autre venaient à quitter la maison pour se marier honnêtement, Madame Mère se montrait toujours généreuse et bienveillante. La futur mariée se voyait offrir un joli trousseau et un petit pécule.

 

Il en était de même si une petite bonne retournait dans sa famille pour venir en aide à un parent endeuillé.

 

Mais si une petite quittait la maison dans des circonstances que la morale de Madame Mère réprouvait, il n'était pas question de lui venir en aide.

 

Cela n'était arrivé que deux fois et personne ne savait quelle aurait été la réaction de Madame Mère si la fugueuse était revenue et avait demandé à reprendre sa place. Cela ne s'était pas produit et une autre petite bonne avait été engagée.


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AtteMarie-Annick 26/12/2010 08:09


Attendre la suite est un supplice!!!!


miss aline 24/12/2010 01:07


Ha là je suis accrochée, je veux connaitre de suite la suite................. vite vite ML la suite .............